Conseils Culturels

L’art est certes utile pour interroger le monde, mais il permet aussi de se détendre. Prolonger les réflexions de ce numéro en interrogeant les rapports de domination grâce à la culture, ou passer un bon moment devant un film ou un bouquin, c’est vous qui choisissez !

Serie

La servante écarlate

Où la violence est un système

Adaptée du roman de Margaret Atwood, La Servante écarlate imagine la République de Gilead, une dictature fasciste dans laquelle les femmes sont privées de leurs droits et réparties en fonction du rôle que le régime leur assigne.

Les Servantes, femmes encore fertiles, sont soumises à des viols ritualisés dans le but de donner des enfants aux familles dirigeantes.

Au fil des saisons, la série ne montre pas seulement les violences physiques exercées par Gilead. Elle s’intéresse longuement à leurs conséquences psychiques. Certaines femmes tentent de se suicider, d’autres semblent se détacher de la réalité pour survivre.

Lorsqu’elles parviennent à quitter Gilead, la liberté ne fait pas disparaître ce qu’elles ont vécu : colère, culpabilité, souvenirs intrusifs et réactions post-traumatiques continuent de les accompagner.

La quatrième saison, en particulier, consacre une large place à l’après et à la difficulté de reconstruire une vie après des violences répétées.

La Servante écarlate renverse la question de la folie. Les comportements des femmes peuvent sembler irrationnels, violents ou autodestructeurs si on les isole de leur contexte. Dès lors qu’on regarde ce qu’elles subissent, ils deviennent les conséquences d’un environnement violent.

Si la série pousse le patriarcat jusqu’à la dystopie, son mécanisme reste familier : contrôler les corps, limiter les choix, imposer la maternité, punir la sexualité, organiser la dépendance économique.

Gilead n’invente rien qui n’existe pas déjà, rien contre quoi les féministes ne sont pas déjà battues par le passé, contre quoi elles ne devront pas encore lutter dans le futur.

À voir pour : penser le traumatisme et ses conséquences délétères comme une réaction à la violence.

Couverture du livre Pardonner à nos mères

Livre

Pardonner à nos mères

Claire Richard

Où le patriarcat pourrit liens et santé

« Je ne serai jamais comme ma mère. » C’est à partir de cette peur, la matrophobie, que Claire Richard construit Pardonner à nos mères. Elle mêle son expérience personnelle à une enquête menée auprès de 150 femmes pour comprendre pourquoi cette relation peut devenir si chargée de colère, de culpabilité ou de ressentiment.

Tout l’intérêt de l’essai réside dans son refus d’en rester à une lecture purement psychologique de la relation mère-fille. Claire Richard regarde ce qui se transmet d’une génération de femmes à l’autre : les normes, les renoncements et les violences produites par le patriarcat (ou plus largement, tous les systèmes de domination en place), reproduites au sein même des familles.

Nos parents participent à notre construction psychique et ne nous élèvent pas hors du monde. Une mère peut transmettre à sa fille des peurs, des injonctions ou des façons de se conformer qu’elle a elle-même apprises pour vivre dans une société sexiste.

Le titre pourrait laisser croire à un énième récit de développement personnel invitant les filles à faire la paix avec leur mère. Si j’en parle, c’est que l’essai dépasse largement l’individu : comprendre ce qui appartient à une personne et ce qui lui a été transmis permet de déplacer une partie de la culpabilité.

Les violences, au nom du patriarcat ou non, sont condamnées sans demi-mesure. Il est entre autres question de syndrome de stress post-traumatique, de troubles du comportement alimentaire, de conséquences dramatiques de la coercition des unes sur les autres.

Ce qui peut apaiser les femmes, c’est la compréhension de la chaîne de responsabilités qui mène une mère à agir contre sa fille. Certaines vont (se) pardonner. D’autres vont (se) protéger et couper le contact.

Entre les deux, autant de combinaisons que de familles, et toutes sont valables. Il s’agit de la partie la plus libératrice de l’essai : on peut comprendre sa mère, les différences générationnelles, ne pas la pardonner, et quand même avancer à ses côtés.

On peut comprendre sa mère, la pardonner, ouvrir le dialogue, puis le refermer s’il ne prend pas. Les filles ne doivent rien à leurs mères, à part, peut-être, se souvenir que par naissance, elles appartiennent ensemble au clan des perdantes.

À lire pour : penser la santé mentale à l'échelle de plusieurs générations et rappeler que l'intime est aussi traversé par le politique.

Image du spectacle Depuis que tu n'as pas tiré

Spectacle

Depuis que tu n'as pas tiré

Marie Darah, Cloé du Trèfle et Laure Chartier

Où la société monte les un·es contre les autres

Une nuit à Bruxelles. Une arme braquée. Deux trajectoires humaines qui auraient dû fédérer, mais amènent l’un à pointer l’autre.

Depuis que tu n’as pas tiré trouve son origine dans une expérience réellement vécue par Marie Darah. Le texte, publié en 2020 avant de devenir un spectacle mêlant slam, théâtre, musique et mouvement, raconte cette nuit où l’artiste a cru mourir.

Marie Darah transforme cette dernière heure supposée en traversée poétique de la ville, de ses violences et de ses fractures sociales.

Depuis que tu n’as pas tiré donne une forme artistique innovante à une expérience impossible à réduire à quelques catégories cliniques. La parole, le rythme, la musique et le corps permettent de raconter la peur, la violence, mais aussi l’intense pulsion de vie qui traverse le spectacle.

En outre, l’agression n’est pas isolée du monde qui l’entoure. Bruxelles devient elle-même un personnage, traversé par la pauvreté, la fête, la violence et les inégalités.

À voir pour : découvrir une création artistique qui transcende la souffrance, mais surtout une analyse sociétale de personnes d'une même classe sociale, dressées contre leurs pairs, rendues incapable de faire front contre leurs véritables oppresseureuses.

Couverture du livre Babel ou la nécessité de la violence

Livre

Babel ou la nécessité de la violence

R. F. Kuang

Où le colonialisme montre patte blanche et ne détruit pas moins

Angleterre, XIXe siècle. Robin Swift, orphelin né à Canton, est recueilli par un professeur britannique qui l’emmène en Angleterre et le prépare à intégrer Babel, le prestigieux Institut royal de traduction d’Oxford.

Dans cette réalité alternative, la traduction possède un pouvoir littéral : les nuances perdues entre deux langues alimentent une magie fondée sur l’argent, dont dépend une grande partie de la puissance économique et militaire britannique. Par exemple, l’impossibilité d’une traduction exacte du mot karbos du grec ancien vers le français moderne, puisqu’il signifiait à la fois bateau et crustacé, attire plein de crabes si on l’oppose κάραβος au mot caravelle.

Robin accède à une université qui lui offre savoir, confort et reconnaissance, mais découvre progressivement que Babel participe directement à l’entreprise coloniale britannique. Sa langue, le chinois, est une ressource dont l’Empire a besoin pour poursuivre son expansion. Le même système qui lui permet d’occuper une place prestigieuse lui rappelle non seulement en permanence qu’il n’y appartiendra jamais mais aussi que sa maîtrise de sa langue natale est utilisée contre son propre peuple.

Babel illustre indirectement les questions de santé mentale. Le racisme n’y apparaît pas seulement sous la forme d’insultes ou de violences spectaculaires. Il produit une tension permanente entre assimilation et identité, gratitude et colère, désir d’appartenance et conscience de participer à un système qui opprime les siens.

Robin doit sans cesse négocier la distance entre ce qu’Oxford attend de lui et ce qu’il comprend progressivement de sa propre position.

R. F. Kuang pose une question inconfortable : que fait-on lorsque notre souffrance ne vient pas de notre incapacité à nous adapter au système, mais du système lui-même ? Les personnages racisé·es de Babel ne peuvent pas travailler davantage, mieux s’intégrer ou se montrer plus reconnaissant·es.

Le sous-titre annonce la suite : la nécessité de la violence. Le roman interroge les moyens dont disposent les personnes opprimées lorsque les institutions responsables de leur oppression refusent de changer. Qui produit réellement la violence : celleux qui finissent par se révolter, ou le système qui les a conduit·es jusque-là ?

Sous ses airs de dark academia pleine de magie, d’étymologie et de longues heures passées dans les bibliothèques d’Oxford, Babel raconte l’usure psychique produite par le racisme, l’assimilation et la domination coloniale.

À lire pour : s’interroger sur sa place dans la société, sur nos manières de lutter et de protéger