Par souci d’exhaustivité, même si nos ministres semblent l’oublier, il faut aussi signaler que ces sujets vont de pair avec ceux de la pauvreté, du racisme, du sexisme, des queerphobies, du handicap, de l’accès à l’école, au logement, à la culture, aux lieux de rencontres, bref, aux politiques publiques. Si la santé mentale des jeunes est fragile, elle l’est dans une société qui l’est plus encore.

Un·e adolescent·e sur sept dans le monde vit avec un trouble mental, estime l’Organisation mondiale de la Santé. Chez les 15-29 ans, le suicide constitue la troisième cause de mortalité. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité beaucoup moins uniforme que l’expression « santé mentale des jeunes » pourrait le laisser penser.

Tous·tes les jeunes ne sont pas exposé·es aux mêmes risques, ne disposent pas des mêmes ressources et ne rencontrent pas les mêmes obstacles lorsqu’iels cherchent de l’aide.

L’OMS elle-même souligne le rôle de la pauvreté, des violences, du harcèlement, des normes de genre, de la discrimination et de l’exclusion, et identifie notamment les jeunes issu·es de minorités ethniques ou sexuelles et les jeunes en situation de handicap parmi les groupes davantage exposés.

Autrement dit, la santé mentale ne se joue pas à l’échelle individuelle, à un truc qui, manque de bol, serait en plus ou en moins dans le cerveau de certain·es.

Elle se construit (ou se détruit, pour les moins optimistes) à l’école, à la maison, dans la rue, au travail, sur les réseaux sociaux, dans les institutions et dans le regard des autres.

Toutes logé·es à la même enseigne ?

Vous vous en doutez, la question est rhétorique. Plusieurs études citées et explicitées dans ce ProJ le démontrent. Mais alors Jamy, comment nos dirigeant·es peuvent-iels si facilement faire abstraction de cette réalité ? Hé bien Fred, c’est très simple, iels s’en fichent, les chiffres théoriques manquent parfois d’humanité.

C’est ici que la culture rentre en jeu : elle rend visible ce que les statistiques ne racontent pas, elle met en exergue les trajectoires individuelles impactées par les dimensions systémiques.

Ce dernier ne se résume pas aux agressions les plus visibles : il y a aussi l’anticipation permanente du regard des autres, les discriminations quotidiennes, la nécessité d’adapter son langage, son apparence ou son comportement. Cette accumulation produit de la fatigue, du stress et des traumatismes, autant d’impacts sur la santé mentale auxquels les personnes blanches ne sont pas exposées du fait de leur couleur de peau.

La Différence invisible, de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline, permet d’aborder une autre expérience : celle du camouflage social chez les personnes autistes, notamment les femmes. Faire constamment l’effort de correspondre aux normes d’un monde pensé pour les personnes neurotypiques a, lui aussi, un coût.

Et puis il y a les dissident·es du genre. Close, le film de Lukas Dhont, nous montre que le harcèlement ne frappe pas au hasard, mais celleux qui dévient de la norme.

Ses personnages sont trop efféminés, trop tactiles, pas assez masculins, trop gays. Dans les écoles, le harcèlement vise les filles jugées salopes, trop féminines, trop vulgaires, ou au contraire trop masculines, pire, lesbiennes.

Sculpture de tête composée de fils multicolores
Plus largement, sont touché·es les enfants trop intellos, ou trop bêtes, trop gros, trop étrangers, trop pauvres, trop moches, trop bizarres.

Dans Amère, Lucrèce Andreae s’attaque à une autre expérience longtemps recouverte par l’image idéale de la maternité : le post-partum, l’épuisement, le bouleversement du corps, la charge mentale et les injonctions pesant sur les mères. Les bouleversements physiques et hormonaux existent.

Cela dit, l’épuisement, l’isolement, la répartition inégale du travail domestique et les injonctions à être une mère heureuse viennent du patriarcat, pas de la biologie.

Ces histoires sont très différentes, avec un point commun : les souffrances psychiques s’alimentent du monde dans lequel une personne vit.

Soigner les individus dans une société malade ?

Évidemment, améliorer l’accès aux psychologues, aux psychiatres et aux services spécialisés est indispensable. En Belgique francophone, une étude publiée en 2026 relève encore des obstacles géographiques et financiers dans l’accès des 15-24 ans aux soins de santé mentale.

Malheureusement, mettre toute la responsabilité sur le corps médical revient à poser un plâtre sur une jambe tandis que l’autre passe sous un broyeur compresseur. Un pied pourra à nouveau espérer toucher le sol, certes, mais vous admettrez que la marche risque de rester compliquée.

Dans ma subtile métaphore, le broyeur compresseur représente notre gouvernement. On peut difficilement annoncer que la santé mentale des jeunes est une priorité tout en fragilisant les espaces dans lesquels iels peuvent se rencontrer, créer, expérimenter, s’engager politiquement, être accompagné·es ou simplement exister en dehors de l’école et de la famille.

Les Organisations de Jeunesse et les Centres de Jeunes font précisément partie de ces espaces reconnus et subventionnés par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Or, le budget 2026-2029 de la Fédération impose au secteur Jeunesse une enveloppe fermée et un moratoire en 2026 et 2027 sur certaines nouvelles demandes d’agrément et évolutions de financement, dans le cadre d’un objectif global de 500 millions d’euros d’économies à l’horizon 2029.

Le gouvernement présente lui-même ces structures comme des « espaces d’engagement, d’apprentissage et d’émancipation ».

La contradiction mérite dès lors d’être posée : si ces espaces participent à l’émancipation et au lien social des jeunes, leur financement est aussi une question de santé mentale.

Le constat est identique lorsqu’il est question de discriminations. L’accord du gouvernement fédéral a annoncé une diminution de 25 % du financement d’Unia, l’institution publique indépendante chargée notamment de lutter contre les discriminations et de promouvoir l’égalité.

Dans le même temps, l’OMS rappelle explicitement que la stigmatisation, la discrimination et l’exclusion augmentent la vulnérabilité de certain·es adolescent·es face aux problèmes de santé mentale.

Pour toute personne de bonne foi, la conclusion est évidente : il est inutile de s’apitoyer sur une conséquence sans avoir pris en charge les causes.

De la nécessité de raconter

Investir dans les espaces de rencontre, d’engagement et de création participe à une politique de prévention. Soutenir la culture relève de la même logique. L’art témoigne, averti, transmet, développe l’empathie et divertit.

À nouveau, l’OMS est sans appel sur la question : en 2019, elle a synthétisé plus de 3000 études pour conclure le rôle préventif des différentes formes artistiques.

En 2025, elle a appelé les Etats à intégrer davantage la culture, les arts et le sport dans leurs politiques de santé mentale, notamment pour renforcer l’inclusion et la résilience. Outre cette vision utilitariste (je m’adapte à mon gouvernement), il nous reste à défendre le droit de produire des récits.

Qui peut raconter son histoire ? Qui dispose d’une maison d’édition, d’un écran, d’une scène, d’un micro ou simplement d’un endroit où créer ?

Quelles expériences sont considérées comme universelles et lesquelles restent cantonnées au statut de témoignages secondaires ?

Lire, écouter, regarder, admirer toustes celleux qui ne sont pas des hommes blancs cisgenres et hétérosexuels, cette petite minorité qui occupe tout l’espace ou presque, permet de se souvenir qu’ils ne sont que ça : une minorité parmi d’autres, relatant un point de vue parmi mille autres.

Lorsqu’on prévient ou qu’on soigne la santé mentale, il est nécessaire de se souvenir qu’elle n’existe pas en vase clos, qu’il nous faut déplacer notre regard, de l’individu vers son environnement, du symptôme vers ce qui l’a précédé.

Prendre au sérieux la santé mentale des jeunes suppose davantage qu’une campagne annuelle, quelques affiches ou l’injonction à « oser parler ».

Cela implique des lieux où rencontrer d’autres jeunes, des associations où s’engager, des écoles qui protègent, des institutions qui défendent ses droits, une sécurité matérielle suffisante et des lieux pour lire, écouter, regarder, raconter.