Précarité financière, pression à la réussite, obligation de travailler, peur de l’échec ou de la réorientation… La santé mentale des étudiant·es ne peut pas être dissociée de leurs conditions d’études et d’existence.
Les deux contributions qui suivent interrogent, sous des angles complémentaires, un même modèle : celui d’un enseignement supérieur qui exige toujours davantage des étudiant·es sans garantir à toustes les conditions matérielles et institutionnelles nécessaires pour étudier, se construire et simplement vivre correctement.
Le premier texte, proposé par le CIDJ à partir du projet PRETS, invite à élargir notre définition de la réussite étudiante. Une réflexion qui conduit inévitablement à regarder ce qui se passe en dehors des auditoires, car encore faut-il avoir les moyens de vivre pour avoir les moyens d’étudier.
C’est précisément là que le second texte, proposé par les Jeunes FGTB, poursuit la réflexion.
Le projet PRETS : un nouveau regard sur les précarités étudiantes
Que signifie « réussir » ses études aujourd’hui ? Pour l’enseignement supérieur, réussir équivaut à obtenir un diplôme. Pour les étudiant·es, la réussite recouvre une réalité bien plus large. C’est ce que nous explique le 3e Cahier du Crebis, via le projet PRETS (Précarités Étudiantes en Transition), mené d’octobre 2024 à décembre 2025 par Le Forum-Bruxelles contre les inégalités, le CIDJ, le CBCS et quatre étudiant·es co-chercheur·euses.
Les co-chercheur·euses distinguent la réussite académique — mesurée par les notes et certifiée par un diplôme — et la réussite éducative. Par réussite éducative, iels entendent : épanouissement personnel, construction de projets de vie, capacité à vivre en société et participation citoyenne.
Bien que la réussite éducative fasse partie des objectifs de l’enseignement supérieur, force est de constater que la notion de performance académique reste dominante.
Malgré les différentes réformes, l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles peine à se démocratiser, en termes d’égalité des chances, alors qu’il reste la voie la plus prisée et valorisée socialement.
Les étudiant·es en situation de précarité — devant jongler entre job étudiant et « métier d’étudiant » — sont particulièrement lésés dans leur cheminement, car exposé·es à des parcours non-linéaires, à la réorientation contrainte et à une dégradation de leur santé mentale.
Le décret « Paysage » et les critères de finançabilité limitant le « droit à l'erreur », transforment parfois les réorientations en expériences de relégation plutôt qu'en choix porteurs de sens.
Par ailleurs, il faut souligner que l’échec peut aussi être lié à la perte de sens, à la pression familiale et sociale, et à la peur de « gâcher » ses efforts. À l’inverse, certain·es étudiant·es choisissent stratégiquement l’étalement d’examens ou la réorientation pour préserver leur santé mentale — des choix pourtant comptabilisés comme des échecs par l’institution.
Enfin, l’organisation des cours, des systèmes de cotations incompréhensibles, ou encore un rapport pédagogique parfois distant, renforcent un sentiment de mal-être.

Ces éléments participent à fragiliser l’expérience étudiante, sans pour autant faire porter la responsabilité aux seul·es enseignant·es, elles et eux-mêmes affecté·es par la massification et le manque de moyens.
Il existe toutefois des initiatives porteuses d’espoir comme : la co-construction des grilles d’évaluation avec les étudiant·es, les classes inversées, ou encore le projet Erg à Table, une cantine solidaire initiée par des étudiant·es et intégrée au programme de leur établissement.
En conclusion, les autrices et auteurs appellent à repenser le fonctionnement de l’enseignement académique en y intégrant une réflexion sur le bien-être étudiant, sans faire peser cette responsabilité uniquement sur les épaules des enseignant·es ou des établissements.
Cela suppose un soutien institutionnel réel, mais aussi des politiques publiques plus larges sur les conditions de vie des étudiant·es (logement, alimentation) et une réflexion amorcée suffisamment tôt dans le parcours scolaire.
Une invitation, en somme, à sortir d’une vision individualisante et méritocratique de la réussite pour construire un enseignement supérieur qui prenne soin de celles et ceux qui le fréquentent.
Le CIDJ vous invite à découvrir intégralement le 3e Cahier du Crebis — Réussite aux études : de la performance au bien-être — disponible en ligne, gratuitement : 3e Cahier du Crebis — Réussite aux études : de la performance au bien-être
L’absence de sécurité sociale nuit à la santé mentale des étudiant·es
Par le secrétariat des Jeunes FGTB
Les responsables politiques aiment présenter les étudiant·es comme de jeunes personnes dynamiques, tournées vers l’avenir et à qui tout réussit. Il leur est demandé d’aller à l’université, de réussir l’ensemble de leurs cours, d’avoir un job étudiant, de faire du bénévolat et si possible de sortir en soirée sans avoir de gueule de bois.
Mais derrière cette image d’une jeunesse éternellement joyeuse se cachent des conditions de vie souvent difficiles. Et si une partie des étudiant·es connaissent aujourd’hui des conditions de vie compliquées, celles-ci découlent de choix politiques durs.
La réforme du décret paysage initiée par les libéraux et les Engagés a restreint l’accès à l’enseignement supérieur. En mettant des conditions de finançabilité plus restrictives et en sanctionnant davantage l’échec aux examens, les sessions sont devenues beaucoup plus stressantes.
À cela s’ajoute une hausse constante du nombre d’étudiant·es contraint·es de travailler tout au long de l’année pour financer leurs études, au détriment de leur capacité à suivre pleinement leurs cours.
Ce cocktail de contraintes financières et administratives constitue une source d’angoisse pour les étudiant·es les moins bien loti·es. C’est ce que démontrent les enquêtes de l’Observatoire de la Vie Étudiante de l’ULB qui rappelle que « des conditions de vie favorables à une bonne santé mentale sont essentielles pour faire face aux exigences et défis que représentent les études ».

L’Observatoire a analysé les conséquences des pertes d’emploi brutales qu’ont connues les jobistes lors de la période du Covid. Alors que 43,7% des étudiant·es travaillaient habituellement pour financer leurs études, 58,4% d’entre elleux ont déclaré avoir perdu leur activité rémunérée au cours de cette crise.
Sans accès aux allocations de chômage, iels ont été brutalement privé·es de revenu, sans forcément avoir les ressources familiales pour faire face à la situation.
Une seconde enquête de l’Observatoire de la Vie Étudiante de l’ULB démontre que les étudiant·es qui connaissent des difficultés financières sont plus de 25% à être en échec académique contre moins de 16% pour ceux qui connaissent une situation financière plutôt facile. La corrélation entre la réussite académique et la situation financière des étudiant·es est indéniable et se renforce en période de crise.
Depuis le Covid, la seule mesure prise vis-à-vis des jobs étudiants a été d’augmenter le quota d’heures de travail autorisées sur une année.
Au lieu d’ouvrir l’accès aux allocations de chômage aux jobistes ou d’accroître les aides sociales pour les personnes les plus précaires, le gouvernement a renforcé un dispositif qui pénalise déjà les plus pauvres.
C’est pourtant le fait d’avoir accès à des conditions de vie favorables qui permet d’entretenir une bonne santé mentale.
Toutes les études sur ces questions le démontrent et devraient inspirer l’ensemble des partis politiques. C’est pour cette raison que les Jeunes FGTB continuent de se mobiliser pour augmenter les salaires des jobistes et créer un régime intermédiaire de sécurité sociale destiné aux étudiant·es jobistes.
