Plus on grandit, moins ça arrive, mais tout de même : peut-être vous êtes-vous inscrit·es à un nouveau cours de sport, à une table de conversation pour apprendre une nouvelle langue ? Peut-être vous a-t-on proposé de peindre sur de la céramique un dimanche matin, ou, pour les plus casse-cou, de faire du parapente cet été ?

Une première fois, c’est aussi lancer un tuto YouTube pour réparer votre chasse d’eau, monter un meuble sans avoir jamais tenu une visseuse, crocheter une paire de mitaines un peu bancale, faire des sushis soi-même, ou planter des tomates sur son balcon.

Ça y est, vous vous en souvenez, de cette dernière fois où vous avez dépassé votre peur d’échouer pour vous lancer ? Plus important encore, vous souvenez-vous des fois qui ont suivi, parce que vous n’avez pas abandonné ? Essayer, hésiter, se tromper, demander de l’aide, recommencer.

L’importance de l’essai-erreur et le rôle des OJ dans ce processus

Seriez-vous capable de marcher si vous n’étiez pas tombé·e ? La question est rhétorique. Quand on apprend une compétence, le résultat final n’est qu’une partie du processus.

Ce qui construit la compétence, c’est le chemin pour y arriver : chercher une solution, mobiliser ce qu’on sait déjà, essayer, se tromper, identifier ce qui ne fonctionne pas, corriger puis recommencer.

L’erreur fournit une information indispensable au cerveau.

Lorsque l’on tente quelque chose et que cela échoue, notre cerveau confronte ce qu’il pensait savoir à ce qui s’est réellement produit, lui permettant d’ajuster notre compréhension.

Sur les bancs de l’école comme dans le monde du travail, au mieux s’exerce une pression de la réussite, au pire des injustices systémiques comme le racisme, le sexisme, le validisme ou la psychophobie ferment toutes les portes et exigent plus encore la perfection.

Cube numérique portant les lettres AI

En classe, en haute école, en stage, à l’université, nombre d’erreurs sont considérées comme des fautes.

La réussite ne tolère pas l’échec. L’apprentissage exige l’erreur. C’est dans cette contradiction majeure du système scolaire que nos associations de jeunesse jouent un rôle essentiel : elles permettent aux jeunes d’expérimenter dans des cadres qui ne reposent ni sur la performance, ni sur le résultat immédiat, permettant dès lors formation, autonomie et émancipation.

ProJeuneS l’a souligné lors de sa soirée de lancement : cette acquisition sereine de compétences est vitale pour le bien-être.

L’intelligence artificielle, une amie qui vous veut du bien

On ne va pas se mentir, si on vivait dans une société nous demandant de produire plus avec moins, ce serait bien utile qu’un ChatGPT intervienne pour nous aider.

Ça pourrait nous donner l’illusion de gagner du temps, voire de pouvoir consacrer ce temps à autre chose, à produire encore par exemple. Ça nous donnerait peut-être même l’impression d’être capables de choses pour lesquelles on ne s’est jamais entraîné·es, pratique.

Il faudrait vraiment être pessimiste pour trouver un problème dans cette situation. Essayons malgré tout d’adopter ce point de vue quelques instants.

Comme le signale l’UCLouvain à ses étudiant·es, il est normal de chercher à minimiser l’effort à fournir, « conséquence de l’évolution ». Une personne audacieuse suggérerait qu’il est également normal de chercher à maximiser son temps, conséquence du capitalisme.

Toutefois, cet effort minimal mène à un succès isolé, pas une excellente acquisition de la compétence (cf. paragraphe précédent). En résulte la « dette cognitive » : du gain de temps initial d’une personne résulte la découverte tardive de son incapacité à réaliser la tâche sans assistance.

Ce terme de dette cognitive vous déplait ? Compréhensible. Personne n’a envie de mettre en jeu son esprit critique ni sa capacité à formuler un raisonnement complexe.

Dans le cas des OJ, nous avons des professionnel·les, des volontaires et des acteurices de terrain dévoué·es mais sous pression. Iels cherchent à dégager des heures pour remplir leurs missions auprès des jeunes, non pour remplir de la paperasse administrative et des demandes de subsides.

L’IA, elle est super pour ces deux dernières tâches. Puis, comme chacun·e le sait, l’argent continue à manquer, l’argent c’est du temps, il faut trouver d’autres solutions pour continuer à trouver du temps pour les jeunes.

Petit à petit, l’IA devient super pour créer des affiches, rédiger la description d’un event, inventer une animation… Et pourtant, vous sentez-vous moins débordé·es depuis l’arrivée de ChatGPT ?

Une mauvaise prof, d’accord, mais quel rapport avec la santé mentale ?

Les scientifiques s’accordent : en déléguant à ces nouvelles technologies nos tâches difficiles, laborieuses, parfois frustrantes, nous leur déléguons en même temps les étapes qui nous permettaient d’apprendre à les faire.

Les recherches tendent à montrer que près de la moitié des élèves dans les pays de l’OCDE l’utilisent dans le cadre scolaire (en FWB, une étude sur un petit panel fait monter le chiffre à 93%).

Une minorité d’entre elleux l’utilise pour générer des exercices d’apprentissages personnalisés. Les autres en font ce qu’on en aurait fait à leur âge. La catastrophe est encore difficilement mesurable en ce qui concerne l’école et l’est plus encore au-delà.

Si les jeunes n’apprennent plus à critiquer, à raisonner, à argumenter, sans vouloir verser dans la théorie du complot, ça risque de bien arranger les partis d’extrême droite.

Enfin, ça, c’est très cynique et ça nous éloigne de notre sujet : les dégâts méconnus de ces modèles sur la santé mentale. Les troubles psychiques ne découlent pas directement des points suivants, qui jouent néanmoins sur l’estime de soi.

Premièrement, grandir dans un monde où le raisonnement humain parait affreusement lent maintenant qu’il se compare à celui d’un ordinateur n’est pas a priori stimulant.

Flux lumineux de données numériques

Deuxièmement, rappelons que l’IA a mangé à peu près tout ce que les êtres humains ont produit pour le régurgiter dans une bouillie moyenne, dans les mails, sur les réseaux, dans toute une flopée de médias, dans les musées, bref, dans tout ce que la société savait faire avant d’être un peu plus acculée par le capitalisme.

Cette bouillie moyenne constitue désormais une partie importante de ce que nous lisons, des vidéos que nous regardons, des dessins que nous admirons, des musiques que nous écoutons, peut-être même des films que nous visionnons.

Un peu d’attention vous permettra, en outre, de constater que la plupart des affiches générées représentent des personnes blanches, minces, des hommes au travail bodybuildés, des femmes au foyer très sexualisées.

Un rapide coup d’œil autour de vous vous permettra de constater que votre entourage est bien plus diversifié.

Bien sûr, on peut faire remarquer cette distorsion de la réalité aux jeunes, mais sans rien d’autre pour supplanter ces images, seuls les êtres humains parfaits aux yeux d’un ordinateur restent en tête, blancs, minces, lisses. A priori, pas stimulant non plus (voire franchement démoralisant).

Troisièmement, non contente de nous priver de notre imagination, l’IA nous vole. Est-ce encore la peine de s’amuser à créer quand non seulement les autres font plus vite et moins cher, et que de surcroît nos productions risquent d’être avalées sans notre consentement par l’IA pour rejoindre son énorme masse de données ? Ça stimule qui, de créer dans de telles conditions ?

Le dernier problème n’est pas des moindres : nombreux·ses sont les jeunes à se servir d’une intelligence artificielle comme d’une confidente. Allons-nous enfin trouver un avantage à ce grand bouleversement du 21e siècle ?

Puce électronique portant les lettres AI

Ni une amie, ni une prof, ni une psy

Dans le domaine de la santé mentale comme ailleurs, les progrès technologiques nous promettent de combler les pénuries organisées par notre société.

D’après une enquête européenne de la CNIL, 86 % des jeunes interrogé·es utilisent des outils d’IA. Parmi les jeunes utilisant des IA conversationnelles, 48 % s’en servent pour parler de sujets personnels ou intimes et 33 % considèrent l’IA comme une sorte de « psy » dans certains cas.

Cette dernière proportion monte à 46 % chez les jeunes présentant de l’anxiété. À nouveau, à première vue, la solution semble idéale : un ordinateur n’est jamais agacé, est disponible à toute heure du jour et de la nuit, ne juge pas.

Seulement, l’IA se trompe, l’IA mésinterprète des symptômes, l’IA est biaisée par ses stéréotypes sexistes – en envoyant, par exemple, plus promptement un homme qu’une femme aux urgences.

Dans une étude préliminaire publiée en 2026, Claude recommandait les urgences à 96,7 % des hommes de 25 ans qui lui présentaient un ensemble précis de symptômes neurologiques, contre seulement 6,7 % des femmes du même âge présentant exactement les mêmes symptômes.

Une étude américaine a conclu que les IA génératives ne sont pas meilleures pour détecter les signes de dépression, les troubles alimentaires ou d’autres formes de détresse.

Condamner les utilisateurices ?

Il faut apporter une nuance à tout ce qui précède. À force de vouloir distinguer l’humain de la machine, on commence à soupçonner l’humain d’être une machine.

L’affaire Thélyson Orélien en est un bon exemple. Son roman C’était ça ou mourir a été accusé d’avoir été écrit par IA sur la base de détecteurs dont la fiabilité est contestée. Les épanorthoses, les rythmes ternaires, les tirets quadratins et toutes ces constructions qui nous font désormais rouler des yeux existaient bien avant ChatGPT.

Dans le cas d’Orélien, le soupçon prend en plus une dimension raciale difficile à ignorer. On demande à un auteur noir d’origine haïtienne, dont l’écriture est nourrie d’une histoire et de traditions littéraires qui ne sont pas celles de la bourgeoisie littéraire française, de prouver qu’il est bien l’auteur de sa propre langue.

À force de traquer les signes supposés de l’IA, on risque de transformer en indices à charge tout ce qui s’écarte de ce que l’on considère comme la « bonne » manière d’écrire.

De là à dire que le soupçon d’IA ou de plagiat, qui ne dérange pas grand monde dans d’autres contextes, sert de prétexte pour silencier les artistes qui dérangent, il n’y a qu’un pas. Toutes les aides ne sont pas considérées de la même manière : essayez de deviner quel ado sera jugé le plus méritant entre celui dont les parents paient des cours particuliers tous les samedis et celui qui planque un copion dans son plumier.

Chiffres binaires lumineux sur un fond bleu et rouge

Dans un cas, l’aide devient une ressource ; dans l’autre, une tricherie. En littérature comme ailleurs, la maîtrise des codes devient la preuve ultime de la légitimité.

La forme est un facteur d’exclusion. Dans cette optique-là, est-ce intéressant de savoir si Thélyson Orélien a utilisé une intelligence artificielle ? Très peu. Est-ce intéressant en revanche de multiplier les possibilités pour que tout le monde ait le droit à la parole ?

Que fait-on pour qu’un outil reste un outil ?

En résumé, l’IA générative accélère la destruction de la planète par sa consommation d’eau, reproduit ad nauseam nos stéréotypes sexistes, racistes et autres joyeusetés, court-circuite l’apprentissage, vole, isole, et personne ne s’en inquiète à grande échelle. Ne feignons pas l’étonnement : ce ne sera pas la première fois que l’humanité se précipite dans un mur et accélère.

Cependant, l’enjeu de cet article n’est pas de jeter la pierre aux utilisateurices. Au contraire, si l’IA a autant de succès, c’est bien parce qu’elle offre une satisfaction, au moins sur le court terme, à une large portion de la population.

Ce que ces lignes dénoncent, c’est un système (le gouvernement belge, précisément) qui prétend se soucier de la jeunesse, mais l’isole, appauvrit ses lieux d’accueil, met sous pression les adultes qui travaillent à leur bien-être et à leur éducation, aussi bien en organisations de jeunesse que dans les écoles.

On ne veut pas d’un pays où il faut se battre pour trouver un travail, puis performer jusqu’à l’épuisement pour le garder. On déplore que les études coûtent tellement cher que nombre d’étudiant·es doivent jober pour les payer, et trouver du temps libre pour étudier.

On veut améliorer l’accès aux soins de santé, l’accès aux psychologues, particulièrement pour les jeunes. On veut refinancer le monde culturel et les artistes, on veut protéger leur propriété intellectuelle.

On veut recréer du lien entre les métiers, réapprendre à compter les un·es sur les autres, reconnaître de la valeur aux compétences pour lesquelles d’autres ont travaillé pendant que nous en apprenions d’autres.

Bref, chez ProJeuneS, on imagine une utopie où l’IA perdrait de son attractivité parce qu’elle ne servirait plus à pallier nos manques.

L’IA s’est introduite à une vitesse phénoménale dans un univers déjà fragilisé, sans que soient construites collectivement les conditions pour savoir s’en servir ou s’en passer. Peu d’entre nous étaient prêt·e à se méfier d’une réponse possédant tous les attributs linguistiques de l’autorité.

Maintenant que nous avons plus de recul sur la question, que les études se multiplient, que les artistes à l’agonie s’expriment, il est temps d’ouvrir le dialogue. Outillons les jeunes pour leur permettre et leur donner envie de tenter par leurs propres moyens.

(Res)sources : L’école sans IA, est-ce encore possible (arte), La fabrique à idiots (youtube – micode),IA conversationnelle et santé mentale des jeunes : résultats de l’enquête européenne